Le symptôme de l’enfant représente la vérité du couple

 Jenny Aubry (1903-1987), est devenue pédiatre à une époque où tout était à inventer dans ce domaine. La seule femme reçue à l’internat des hôpitaux de Paris en 1928. En 1946, elle est nommée chef de service de pédiatrie de l’hôpital Ambroise Paré de Boulogne et elle intervient dans « Parents de Rosan », un centre voisin de l’hôpital qui reçoit des enfants de moins de trois ans placés, « déposés » plutôt, par l’assistance publique de Paris. Elle intervient aussi à Bichat comme pédiatre pour la crèche du personnel de l’hôpital. Aubry fait une analyse avec Michel Cénac et devient l’amie de Jacques Lacan. Elle inspire le travail de plusieurs analystes dont Rosine Lefort.

Dans sa pratique, elle a affaire à des enfants séparés de leurs parents, souvent très jeunes, de deux à quatre ans, et présentant des symptômes particulièrement de psychose ou d’autisme et dont les effets sur le corps sont graves : anorexie, cachexie, etc….

Son texte « L’enfant dans la famille [1]», reprend un cours donné à Aix-en-Provence en 1970-71, issu d’un projet de livre rédigé en commun par Ginette Raimbault et Huguette Lawrence en 1965-66.

Supposés, références

Aubry reprend à son compte nombre de remarques de Lacan. Elle semble en avoir digéré les principes et nous les restitue à sa façon. C’est tout l’intérêt de son texte. Car il s’agit d’un exposé clair où l’on entrevoit la marque de l’expérience et de la clinique. Cela en fait un texte marquant, très éloquent. Il donne l’impression de saisir enfin des questions difficiles grâce à des mots simples et des expressions claires, comme celles du rapport signifiant/signifié dans la psychose ou du phallus comme représentant du désir.

Il se trouve que les « Notes sur l’enfant [2]» de Jacques Lacan est un texte souvent étudié dans les associations de psychanalyse quand il s’agit d’appréhender la doctrine sur l’enfant. Or, ce texte fait partie d’un dialogue entre Lacan et Aubry qui s’est renouvelé à l’occasion de journées scientifiques où l’apport de Aubry est conséquent, salué à ce titre et dont il existe des échos dans la presse généraliste (François Mennelet dans le Figaro en 1955, à propos des carences éducatives). Si bien que les textes d’Aubry s’annoncent d’autant plus précieux.

Pour Aubry, il est clair que le langage, la parole et le discours exercent leur primauté sur le corps. Il n’y a pas d’instinct maternel, l’enfant est soumis à la parole des adultes et cela a des effets majeurs sur sa vie instinctuelle et végétative.

Elaborations, mathèmes et postulats

Aubry s’appuie sur l’aphorisme lacanien, le « sujet n’est jamais représenté que comme signifiant pour un autre signifiant [3]». L’enfant produit des signes, ces signes sont repris par la mère et sont interprétés, puis cette interprétation est restituée à l’enfant. Ce qui lui donne une place pour la mère qui est devenue de ce fait un signifiant. Se produit alors la réponse de l’enfant qui, à son tour est une nouvelle interprétation. Et c’est le plus souvent par des symptômes produits par le corps que cette réponse est formulée. Par des diarrhées, des douleurs, des suffocations, de l’eczéma, etc….

Aubry considère que l’enfant produit un symptôme qui vient à la place de la vérité de ses parents ou substituts de ses parents. Cette place de la vérité, c’est l’histoire de ce parent dans sa dimension de destinée. Le symptôme devient « représentation de la vérité, vérité du couple [4]» des parents.

Symptôme de l’enfant

__________

Vérité du couple

(Fantasme de la mère ou de son substitut ?)

Par exemple, dans le cas d’Elisabeth[5]. Cet enfant a 13 jours et elle est hospitalisée pour une diarrhée grave et compliquée car du sang apparaît dans les selles. Elle doit être transfusée pour une anémie. Sa mère est très angoissée. D’origine espagnole, il y a de nombreux morts sur son parcours, « jalonné par le sang ». Elle rêve de la mort de la petite, « l’identifiant à son propre désir de mourir car elle a fait une tentative de suicide ».

Est-ce l’idée que son enfant « ne mérite pas de vivre ou plutôt qu’elle ne mérite pas que son enfant vive ? ».

Cette femme souhaite rejoindre le mari dont elle est séparée et que son entourage refuse en bloc. Si bien que sa jouissance est culpabilisée et que son enfant « en est l’incarnation ».

Cette vérité du couple fait énigme pour l’enfant, en réponse, l’enfant y place son propre symptôme.

Le symptôme est donc à ce titre, une réponse à ce qu’il se passe dans le champ de l’Autre. Dans ce champ, il faut distinguer deux choses :

–          la place de l’enfant qui s’actualise dans le discours de la mère

–          ce que le discours de la mère traduit de la relation entre la mère et l’enfant [6]

Il s’agit donc de repérer au niveau du discours de la mère, ce qu’il s’est passé et comment l’enfant a été ressenti [7].

Il s’en suit quatre possibilités. La relation de l’enfant à l’Autre peut prendre quatre voies différentes :

–          pas dans le discours

–          ce discours est rompu (dans les séparations et les ruptures)

–          le discours est déformé (névroses)

–          le discours est amputé (psychose)

Dans ces quatre cas, c’est la place de l’enfant dans le discours de l’Autre qui est déterminante.

Conséquences

Le fantasme de l’enfant-objet n’est qu’un cas particulier de la relation à l’Autre. C’est la troisième possibilité de la relation de l’enfant à l’Autre, le cas où le discours sur l’enfant est déformé[8].

Donc, Aubry prévoit trois autres situations possibles. La situation où l’enfant serait l’objet du fantasme de la mère n’est pas la seule…

Avancées sur les séparations et les carences

Aubry oppose (« artificiellement », selon son aveu[9]) les carences et les séparations. Ce qui lui ouvre la possibilité de décliner toute une nouvelle clinique de la séparation distincte de celle avancée par Spitz dans les carences. Le cas du phobique du bruit des portes est quasi paradigmatique.  Cet enfant « porte la marque de la séparation [10]».

Effets institutionnels

Ces distinctions à propos de la relation à l’Autre ont des effets institutionnels. Deux exemples, Rosan [11] et Bichat [12].

Le traitement ne s’adresse pas exclusivement à l’enfant. Il s’adresse aussi à la mère. Il s’agit de « renouveler l’intérêt des mères pour leur enfant ».  Ce qui est quelque chose de tout à fait conséquent, consistant et absolument compliqué à organiser dans une institution.

Ethique

Dans un moment polémique au cours duquel les mères d’enfants autistes reprochent aux psychanalystes de ne pas les entendre ou de souligner abusivement la responsabilité des mères, Aubry se place dans la réalité clinique de la relation de la mère à l’enfant. Tout en évoquant les carences et les séparations, elle souligne l’importance vitale des soins apportés par la mère (ou la personne qui tient lieu de substitut à la mère) à l’enfant. Les soins apportés par l’Autre conditionnent le développement de l’enfant, celui de son intelligence et de son langage. Ce qu’elle nous démontre.

Mais, du même pas, Aubry n’exclut pas la possibilité que cette relation elle-même puisse nuire à l’enfant[13].

Il me semble qu’Aubry renouvèle le souci que nous pouvons manifester à l’égard des mères, celui de s’enquérir de leur histoire, de leurs propres difficultés, de leurs réactions face à cela. Ce qui est un minimum pour prendre connaissance de cette relation de l’enfant à l’Autre.

Par la clarté de son élaboration, Aubry nous restitue des éléments dont l’importance clinique est capitale. Elle permet de nous orienter aussi bien par rapport à l’enfant que ses parents, dans le champ plus large de la relation du sujet à l’Autre dans le langage. Ses remarques débouchent sur une position éthique, une attitude clinique et des effets institutionnels favorables à notre pratique.

 

Emmanuel Fleury


[1] – Jenny Aubry, « L’enfant dans la famille », Psychanalyse des enfants séparés, études cliniques, 1952-1986, texte édité et préfacé par Elisabeth Roudinesco, Paris, Denoël, 2003, p. 323-403

[2] – Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu. Essai d’analyse d’une fonction en psychologie »Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p.23-84, (texte disponible en ligne : http://aejcpp.free.fr/lacan/1938-03-00.htm )

[3] – Ibid, p. 366

[4] – Ibid, p. 356

[5] –  Ibid, p. 360

[6] – Ibid, p. 368

[7] – Ibid, p. 399

[8] – Ibid, p. 371

[9] – Ibid, p. 390

[10] – Ibid, p. 388

[11] – Ibid, p. 395

[12] – Ibid, p. 308

[13] – Ibid, p. 402

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