La parenté est hors de la famille, à propos de la position de Claude Lévi-Strauss sur la parenté, résumé de l’intervention du Dr Jean Sibeud (résumé)

Le Dr Jean Sibeud est intervenu le 24 septembre 2013, pour évoquer l’ouvrage de C. Lévi-Strauss : « Les structures élémentaires de la parenté 1 ».

Ce livre est sa thèse d’état, soutenue en 1948, le style est donc celui d’une recherche universitaire, fouillée, sérieuse mais peu fluide. Cette lecture a été l’occasion de relire ou de lire de nombreux textes connexes éclairant le propos central

La bibliographie de C. Levi-Straus est fort étendue. Il reprend la quasi-totalité des récits ethnographiques qui le précèdent sur ce thème de la parenté. Car il ne s’appuie pas sur des recherches de terrain, comme il le fera par la suite. Pour enrichir l’interprétation de ces données il va souvent à l’encontre des conclusions des auteurs des écrits cités, en particulier Malinovski. Pour cela, il s’appuie de manière critique sur les auteurs français qui l’ont précédé, Ferdinand de Saussure, E. Durckheim et M. Mauss, anticipant la création de ce que les modernes américains appellent maintenant « l’école française ».

Durkheim, père de la sociologie, veut considérer les faits sociaux comme des choses à étudier pour elles-mêmes. Ce faisant il parvient à se dégager des aspects irréductiblement psychologiques des choses humaines, mais n’y parvient pas totalement de manière satisfaisante.

Tout comme son neveu, M. Mauss. Dans sa monographie, ‟ Essai sur le don ”, il met en évidence que dans les échanges sociaux, il ne peut y avoir de don sans contre-don, sous peine de créer une dette difficilement supportable. Mais, ce constat est difficilement explicable. Il est amené à faire sienne la croyance d’une tribu : c’est dans la chose donnée en soi que se trouve l’essence du don (le Mana).

C. Lévi-Strauss adopte cette idée car il constate que les hommes échangent les choses, les mots et aussi…. les femmes ! Son génie en cette occasion, est de faire appel au structuralisme du cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure et de l’appliquer aux échanges sociaux pour en déterminer les règles. Le mouvement structuraliste est né.

Dans sa thèse, C. Lévi-Strauss montre comment circule cet échange. S’il commence par les structures élémentaires de la parenté, il étudie des structures de moins en moins simples, pour conclure par les structures complexes, dont la nôtre.

Il apparaît que ce qui est fondamental dans les échanges matrimoniaux ce sont les règles qui y président. Celles-ci garantissent le fondement de la culture des vrais hommes (sens du nom que se donnent les tribus ‟primitives”). Ces règles qui définissent des recommandations, des quasis obligations et des interdits, sont toute fondées sur la dénomination des liens de parenté d’un individu à l’autre dans une même tribu. Certains de ces échanges sont imposés, d’autres impossibles. Les règles sont différentes d’une culture à l’autre. Des pans entiers d’une tribu peuvent être frappés d’interdit de mariage pour une autre partie de la tribu. Mais au fond, quel que soit la règle, elle est là pour garantir à tout homme qu’il trouvera femme, à condition de renoncer aux femmes interdites qui seront alors données ultérieurement au groupe donneur actuel, soit directement, soit indirectement.

Ces règles ont un fondement structural par la caractérisation des personnes par la dénomination de leurs liens de parenté entre individus et/ou groupes. D’où la possibilité d’une modélisation mathématique à laquelle s’est attaché C Levi-Strauss.

Dans les systèmes d’échange simple considérés comme le modèle des « structures élémentaires de la parenté », le mariage est conclu préférentiellement avec la cousine croisée matrilinéaire, la fille du frère de la mère (cousine germaine par la mère). La liaison interdite par excellence est celle des cousins directs. Mais il existe aussi certaines cultures où le contraire est la règle : le mariage préférentiel dans de nombreuses tribus Arabes est celui des cousins directs patrilinéaires.

Dans le cas où ces règles ne seraient pas respectées, le malheur pourrait s’abattre sur les humains car cela ne plaît pas aux dieux. On voit là que les croyances aussi sont des effets de structure.

Mais, cela ne dit pas pourquoi des règles d’interdits et de prescriptions, parfois bien plus complexes que l’interdit de l’inceste, président aux échanges matrimoniaux.

Lévi-Strauss fait remarquer que la psychanalyse montre que ce qui est interdit n’est pas forcément ce qui fait horreur aux humains. Mais, parfois, ce qu’ils désirent le plus. De nombreux rites initiatiques font de l’inceste ascendant masculin/descendant féminin un temps exceptionnel et sacré. Il fait remarquer que les règles matrimoniales favorisent les alliances exogamiques par opposition à toute tentative de choix endogamique. C’est ce qui fait dire que la parenté génératrice d’ouverture sociale s’oppose à la famille qui tend à se refermer sur elle-même. Le fonctionnement social est donc ce qui prime dans l’établissement de ces règles.

La culture rend compte de la nature et de la différence des sexes en assignant à chacun d’eux des tâches distinctes. Si grosso modo, les hommes agissent en dehors du foyer, les femmes à l’intérieur. Il y a ce qui revient aux hommes et ce qui revient aux femmes. Et cela n’est pas identique dans chaque tribu. Mais, une chose est sure, les hommes doivent s’abstenir des tâches féminine et les femmes des taches masculines sous peine de perturber l’ordre cosmique. Dans cette configuration le célibat est une malédiction car aucune personne ne peut complètement subvenir à ses besoins ; et le mariage, une nécessité.

L’interdit de l’inceste et l’exogamie ne correspondent pas non plus à un souci pragmatique d’eugénisme. Lévi-Strauss avait interrogé les généticiens à sujet. L’endogamie est pratiquée délibérément par les hommes depuis des siècles. Pour la sélection de race pure pour les animaux et les plantes. Appliquée aux hommes elle eut abouti, après un temps de risque de naissance d’un certain nombre d’individu fragile (mais pas pour tous), au même résultat à une race pure. Cette sélection ne s’appuie pas sur les structures élémentaires de la parenté. Dans la parenté, cela passe par l’échange des mots, la manière dont les familles se nomment. Nul besoin d’un appui sur le génétique et le biologique le lien social prévaut.

Quelle est l’actualité des thèses de Lévi-Strauss ?

Actuellement, les interdits concernant l’inceste portent sur le fonctionnement intérieur de la famille. Mais, l’ouverture de la possibilité d’union à l’ensemble de la société permet de tenir cette promesse que le renoncement à la mère ou à la sœur se fait avec la garantie d’une union possible avec une autre femme.

Dans les suites de Lévi-Strauss et de ses thèses structuralistes, on peut noter un certain nombre de sociologues, philosophes et psychanalystes qui ont nourris les débats des années 70.

Michel Foucault qui est dans la lignée de Lévi-Strauss. Il reproche toutefois à Lévi-Strauss de ne pas s’engager sur la voie politique.  Il mènera une analyse sur le contrôle social dans la société occidentale passée et actuelle. Il raconte entre autre l’histoire de l’intériorisation de l’interdit et du contrôle par le regard du proche, voire de soi-même.

Félix Guattari qui se met en opposition avec Lacan. Il développe une théorie toute empreinte à la fois de structuralisme et de pratiques situationnistes. Il oppose le social au politique. Il oppose territorialisation primitive à déterritorialisation radicale du capitalisme. Production désirante et flux processuels de l’inconscient à la structuration par le langage. Il fait le constat que la circulation de l’argent est actuellement ce qui aliène le plus les productions désirantes.

Enfin, Jacques Lacan qui sera le seul théoricien psychanalyste à reprendre la question de Freud : que veut une femme ? Et tenter d’y apporter une réponse par la logique du « pas tout » de la topologie. Ses théories ainsi que tous les auteurs de langue française cités et bien d’autres réunis sous le nom de la « french theory » ont intéressé les auteurs féministes des « gender studies » comme Rubin Gayle ou Judith Butler. Mais, Jeanne Favret Saada ne le connaissant visiblement pas complètement, dénonce le phallocentrisme des théories lacaniennes et de Lévi-Strauss auquel elle reconnaît le fait d’avoir montré à quel point la science occidentale est phallocentrique.

Pour Lévi-Strauss, le langage structure tous les phénomènes sociaux. Il s’inscrit aussi sur le corps. Par exemple, quand Lévi-Strauss évoque le tatouage de la face des indiens. La question des tatouages est d’une actualité moderne brûlante qui est donc difficile à déchiffrer sans la lecture lévi-straussienne !

Pour terminer, on peut remarquer en incise, puisque nous sommes dans un lieu où il est question de psychanalyse et d’inconscient, que les théories linguistiques sont fondamentales dans le rapport qu’on a avec les troubles psychiques et leur soin.

Du temps où on pouvait encore penser qu’on pouvait difficilement dissocier le mot et la chose, le comportementalisme est issu, on ne fait aucun cas de l’inconscient.

Avec le structuralisme linguistique est née la psychanalyse, et avec le mouvement structuraliste la recherche de Lacan.

Puis, un élève de Jacobson, Noam Chomski a fortement contribué au retour vers le biologique au point de faire du langage, en quelque sorte, un prolongement du cerveau et donc déterminé par les gènes et nous avons la naissance du cognitivisme.

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1- Lévi-Strauss C., « Les structures élémentaires de la parenté », Paris, PUF, 1949

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